Des cargaisons de bois en grumes principalement transportées par camions en provenance du Cameroun, de la RCA et du Congo-Brazzaville transitent par les plateformes portuaires de Douala et Kribi pour alimenter les marchés en Chine, au Vietnam, en France, Espagne, Allemagne… Un volume de bois qui pourrait bientôt doubler à minima grâce au nouveau quai polyvalent du Terminal bois de Douala inauguré le 29 mars 2023.

Un camion semi-remorque immatriculé à Bangui vient de s’immobiliser ce mercredi 21 juin 2023 dans une laverie automobile à ciel ouvert au quartier Ary, à l’entrée Est de la ville de Douala au Cameroun. Il est 14h. Le gros porteur transporte des billes de bois de type Sapelli d’une capacité de 28 tonnes. Le véhicule est parti de Mbaïki, dans le Sud-Ouest de la République Centrafricaine (RCA), cinq jours plus tôt, après avoir effectué son chargement dans la forêt de Lobaye.

Ali Aroun, le conducteur à bord, marque cet arrêt habituel à la pénétrante de la ville avant de rejoindre le Terminal bois du Port de Douala (Tbpd). Comme d’autres chauffeurs qui effectuent la même routine, cet arrêt est l’occasion pour nettoyer le véhicule, mais aussi pour décharger la marchandise supplémentaire ajoutée à la cargaison de billes de bois. Lorsqu’il ne s’agit pas de petits tas de bois de chauffe, le charbon de bois et des vivres sont rangés près des grumes.

L’arrêt de Ary permet aussi à Ali Aroun de passer le volant à un autre chauffeur, plus expérimenté dans les procédures du Port. Mais Ali restera dans la cabine du véhicule durant toute la procédure de déchargement qui peut durer un à deux jours, confie cet employé à bord du véhicule estampillé Force Trailer. «Pendant le voyage, il y a une vingtaine de contrôles en route, tous les corps habillés : police, gendarmerie, eaux et forêt… Il arrive que les 180 000 F Cfa de frais de route finissent complètement. Arrivé au port, il faut être patient. On s’enregistre. On s’aligne et on fait le cercle pour aller décharger», raconte Ali Aroun, un conducteur qui transporte du bois depuis cinq ans.

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Cemac

Le bois qu’il transporte porte plusieurs estampilles, notamment le sceau « Cemac Rca » qui renseigne sur la provenance du bois. Les billes sont aussi estampillées «Scad ». C’est la Société centrafricaine d’agriculture et de déroulage, une entreprise forestière qui effectue des coupes dans la forêt de la Lobaye en RCA. A en croire Ali Aroun, pour la seule journée de mercredi 21 juin 2023, cinq camions partis cinq jours plus tôt de Bangui avec des cargaisons de la Scad arrivent dans la ville de Douala.

Quinze minutes après le stationnement de Aroun, un autre camion semi-remorque «Force Trailer» se gare justement tout près dans la même laverie automobile à Ary. Une soixantaine de camions rallient Douala chaque semaine avec des cargaisons de bois de la Scad, apprend-on. La charge maximale au-dessus des véhicules, contrôlée au niveau des ponts bascule, est de 28 tonnes. Soit près de 1 680 tonnes de bois en grumes expédiées par semaine par la seule Scad.

Sur le plan national en RCA, les exportations annuelles moyennes de grumes et de sciages entre 2011 et 2021 ont été respectivement d’environ 210 000 m³ et 24 000 m³. Les exportations de bois en grumes sont en effet passées de 278 152 m³ en 2001 à 238 625 m³ en 2021. Mais cette courbe décroissante est plutôt évolutive entre 2017-2021 avec une moyenne annuelle de 294 776 m³ de bois de grumes exportés durant ces cinq années. Aussi, les exportations de sciages ont régressé. Elles sont passées de près de 73 000 m³ à environ 26 000 m³ entre 2001 et 2021.

D’après le rapport «État du secteur forêt-bois en République Centrafricaine (2021)» entre 2017 et 2021, 1 473 882 m³ de bois ont été exportés en grumes de la RCA, contre 78 439 m³ de sciages. A côté de la Scad, d’autres entreprises du secteur bois en RCA telles Sofocad, Sefca, Centrabois… effectuent des voyages réguliers vers le port de Douala (Littoral), mais aussi vers le port en eaux profondes de Kribi, dans le Sud du Cameroun.

A côté du bois centrafricain, le Terminal Bois du Port de Douala reçoit aussi des chargements venus du Nord du Congo-Brazzaville, où le secteur forestier dégage un chiffre d’affaires d’environ 100 milliards de F Cfa par an et contribue à raison de 20 milliards de F Cfa aux recettes fiscales de l’État. L’exploitation forestière qui contribue au Produit intérieur brut (PIB) de la République du Congo à hauteur de 5,6 % est présentée comme la deuxième source nationale de revenus après le secteur des hydrocarbures, lequel représente 79 % du PIB  (2018). Le secteur forestier est ainsi le deuxième plus grand pourvoyeur d’emplois dans le pays après la fonction publique.

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Ayous, Sappeli, Tali…

En 2018, l’exportation des bois ronds industriels (grumes), avec 798 905 m³ a occupé comme en 2017, le premier rang sur les cinq catégories de produits forestiers ligneux du Congo. Mais, la grande partie du bois en manutention au Terminal de bois du port de Douala provient du Cameroun. Selon les informations sur la production, mises à jour le 24 novembre 2022 par le Ministère de la Forêt et de la Faune (Minfof), la production nationale de bois en 2021 au Cameroun s’élevait à 2 870 118 m³.

L’Ayous, le Sappeli et le Tali sont les essences les plus abattues entre 2019 et 2021 renseigne la base de données du portail Timber Trade. Qui indique que dans ce pays situé au cœur de l’Afrique centrale, 3,6 millions de m3 de grumes ont été produits en 2017. Ici, les titres forestiers sont gérés par une cinquantaine de Grandes entreprises internationales ou nationales (59), une quarantaine de Moyennes entreprises nationales (46) et par la trentaine de communes rurales (38) propriétaires de forêts communales. Sur ce même volet des essences en RCA, le pays a connu une augmentation de la production d’Ayous et Iroko, une stabilisation de la production de Mukulungu et une diminution de la production de Tali, apprend-on.

Selon la documentation du ministère des Forêts et de la Faune (Minfof) au Cameroun, 2 870 118 m³ de bois ont été abattus en 2021. Le même rapport du ministère indique que 732 198 m³ de sciages ont été exportés du Cameroun en 2021,avec comme premier exportateur en termes de volume, la Société de Transformation du Bois de la Kadey (STBK) qui cumule 39 001 m³ au compteur. Le pays exporte aussi des placages (67 385 m³ en 2020) et du contreplaqué (7862 m³ en 2020).

Le Terminal bois du Port de Douala qui concentre 400 employés enregistre ainsi une moyenne totale de 1 100 000 m³ de bois manutentionnés par an, renseigne dans un communiqué la filiale de Bolloré Africa Logistics, qui changera sa dénomination en Africa Global Logistics (AGL) en mars 2023. La cellule de communication du groupe au Cameroun n’a pas souhaité s’exprimer. Les responsables du Port autonome de Douala (PAD) ont par contre évoqué un volume de traitement des billes de bois évalué à 1,6 million de tonnes par an le 29 mars 2023. C’était à l’occasion de l’inauguration du quai polyvalent du Terminal Bois. Une plateforme, qui, apprend-on, va permettre de doubler à minima ce volume. D’après les prévisions donc, la plateforme pourrait très vite traiter jusqu’à 3,2 millions de tonnes de bois.

L’Institut national de la statistique (INS) dans un rapport sur le «Commerce extérieur du Cameroun de Janvier à septembre 2022» relève qu’au cours de cette période, sept premiers produits représentent 92,9% des recettes d’exportations. Il s’agit principalement des huiles brutes de pétrole (44,8%), du gaz naturel liquéfié (17,1%) ; du cacao brut en fèves (7,0%) ; des bois sciés (6,1%) ; du coton brut (5,5%), et la pâte de cacao (3,2%). Aussi, les recettes d’exportation du Cameroun se chiffraient à 2 487 milliards de F Cfa pour 5,9 millions de tonnes de marchandises dans la même période. 

« La hausse des recettes d’exportations est attribuable à l’augmentation des ventes de certains principaux produits d’exportation. Il s’agit essentiellement du gaz naturel liquéfié (138,2%) et du pétrole brut (64,8%)»,note le rapport.

Mais le secteur forestier qui contribue à environ 6% du PIB du Cameroun, représente 30% de la valeur des exportations nationales non pétrolières.

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Port en eaux profondes de Kribi

La structure du trafic du bois export long-cours au port de Douala est restée évolutive entre 2017 et 2021, avec un pic de2 139 463 tonnes de bois manutentionné en 2018. A côté des performances du port de Douala, le port en eaux profondes de Kribi réalise des chiffres depuis sa mise en activité en 2018. Les statistiques collectées auprès d’un responsable de la Kribi Multipurpose Terminal (KMT) qui a requis  l’anonymat, indiquent que 241 454,175 tonnes de grumes de bois ont été exportées en 2022.Les premières statistiques de 2023 (au mois de juillet) affichent 115 664,5 tonnes de bois déjà traitées. Un bois expédié vers trois destinations à savoir la Chine, le Vietnam et le Bangladesh.

Si l’on s’en tient à la statistique 2018 de Kribi en y associant la moyenne du volume des exportations de bois au port de Douala entre 2017 et 2021 (soit 1 807 343 tonnes), alors au moins 2 millions de tonnes de bois ont transité par le Cameroun chaque année depuis 2018. Les chiffres de Kribi connaissent cependant une baisse significative depuis 2022. Les données de 2018 au démarrage indiquent pourtant que 2000 m³ de bois étaient manutentionnés chaque jour au PAK, (Stats de 2019) pour un volume annuel total estimé à quelque 730 000 m³. « En quelques mois seulement d’activité après son démarrage de 2018, Kribi a exporté 337 985 tonnes de bois, faisant de ce port le deuxième site d’évacuation de cette matière première », peut-on lire dans la plateforme en ligne du PAK.

Cette baisse des exportations du bois en grume enregistrée depuis 2022 à Kribi se justifie. «Entre 2018 et 2021, le trafic sur le terminal polyvalent était constitué quasi exclusivement de bois en grume à l’export. Depuis le début de l’année 2022, le trafic du terminal est majoritairement constitué d’import, grâce au très fort démarrage du trafic clinker », explique le PAK dans un document officielPour les six premiers mois de 2023, 185 066 tonnes de clinker ont été traitées. Pour le bois centrafricain de manière spécifique, la Chine, le Vietnam, la France et l’Allemagne sont les pays destinataires par excellence depuis 2015.

Ces pays représentent entre 75 % et 90 % des exportations totales de grumes, souligne un rapport de 2021 sur l’état du secteur forêt-bois en République Centrafricaine. L’International Institute for Environment and Development (IIED) relève également que la Chine a acheté environ un tiers de tous les bois d’œuvre vendus mondialement en 2014. Ce pays importe sans doute la moitié de tousles arbres tropicaux abattus dans le monde, informe l’institut.

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Difficile interdiction des exportations des grumes

Arabo Adamou, chef service d’exploitation au bureau national du Groupement des transporteurs terrestres du Cameroun (GTTC) atteste de ce que le bois qui arrive au Terminal bois du port de Douala est transporté à majorité en grumes et très peu en sciage.

«Le Cameroun est un pays de transit. Il n’est pas un pays de destination. Le bois vendu qui provient des pays de la Cemac : Cameroun, Rca et Congo Brazzaville est acheminé dans des bateaux vers la Chine ou l’Europe : France, Espagne …», indique-t-il.

Le bois en grumes continue de rejoindre les plateformes portuaires camerounaises pour exportation, pourtant une décision sous-régionale interdisait depuis le 1er janvier 2023 l’exportation de ce bois en grumes des six pays de la Cemac (Cameroun, Congo, Gabon, Tchad, RCA et Guinée équatoriale). L’application de cette décision a été reportée à une date ultérieure au vu des réticences exprimées par les pays membres de l’Union économique de l’Afrique centrale (UEAC).

Lors de la 38e  session du Conseil des ministres de l’UEAC qui s’est tenue fin octobre 2022 à Yaoundé, ils ont jugé nécessaire de reporter l’application de cette décision. Les pays membres ont en outre relevé des incertitudes en ce qui concerne la perte des recettes fiscales issues de l’exportation des grumes. Ladite décision d’interdire l’exportation des bois en grumes devait dans un premier temps prendre effet dès le 1er janvier 2022. Avant l’échéance de 2023 reportée.

L’esprit de cette initiative, si elle venait à être finalement appliquée, est de booster la transformation locale du bois dans les six pays de la zone Cemac. Au Cameroun, cette vision est prévue et encadrée par la loi N°94/01 du 20 janvier 1994 portant régime des forêts, de la faune et de la pêche qui, en son chapitre 5 intitulé «De la promotion et de la commercialisation du bois et des produits forestiers », dispose à l’Article 71 que :

«(1) Les grumes sont transformées par essence à hauteur de 70 % de leur production par l’industrie locale pendant une période transitoire de cinq (5) ans à compter de la date de promulgation de la présente loi. Passé ce délai, l’exportation des grumes est interdite et la totalité de la production nationale est transformée par l’industrie locale. (2) L’exportation des produits forestiers spéciaux non transformés est, suivant des modalités fixées par décret, soumise à une autorisation annuelle préalable délivrée par l’administration chargée des forêts et au paiement de la surtaxe progressive fixée en fonction du volume exporté».

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Bois illégal

Même si des systèmes sont mis en place pour le suivi et le contrôle de la légalité du bois, des acteurs de la filiale au Cameroun reconnaissent qu’il y a toujours du bois illégal en circulation.

«On appelle ça communément le bois sauvage. Il y a un système de contrôle que les gens contournent. Souvent il y a des saisies des agents des Eaux et forêts dans les checks points répartis à travers le pays», relève le chef service d’exploitation au bureau national du Gttc.

Dans les pays du bassin du Congo, la corruption contribue à l’exploitation forestière illégale et la déforestation. En 2020, l’indice de perception de la corruption se situait à 19, 25 et 26 pour le Congo, le Cameroun et la Rca. Aussi, dans l’une de ses publications, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique rapporte que les pays africains perdent chaque année 17 milliards de dollars à cause de l’exploitation illégale des forêts. La majorité de ce bois de contrebande est expédiée vers la Chine. L’International Institute for Environment and Development déclare que jusqu’à 75 % des exportations africaines de bois sont à destination de la Chine, où 40 % des meubles de la planète sont fabriqués.

Mathias Mouendé Ngamo

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